L'auteur, Vassili Golovanov, subissant une crise persistante d'intranquillité du type qui affligea certainement Fernando Pessoa (dans sa dimension de brisure intime, dans sa relation au réel, c'est-à-dire aux autres) - notre auteur est né en 1960 et vit à Moscou, c'est-à-dire dans un monde où il y a de bonnes raisons d'être intranquille -, se crée un fantasme mental, l'Île, qui va l'obséder quelques temps, jusqu'à ce que cette "idée de l'île" se transforme en objet matérialisable sur une carte et devienne un objectif précis répondant à cet impératif existentiel : partir en voyage, dans tout ce que cela implique, ce qui devrait le réconcilier avec la vie. Le bougre remet son projet au long des années, mais l'urgence commence à se faire sentir après l'effondrement du communisme, dès lors qu'il comprend qu'il n'y a plus qu'un monde, qu'il n'y a plus d'ailleurs.
Il découvre dans un vieil atlas allemand quelques zônes blanches. Dans l'une d'elles, dans la Mer de Barents, il pointe l'île de Kolgouev. Il sait que son Île mentale, cette île qu'il rêvait en parenté de L'Île mystérieuse de Jules Verne ou de L'Île au trésor de Robert Louis Stevenson, est l'île de Kolgouev. En 1992, il entreprend un premier voyage vers l'île, et prend contact avec la population locale : le peuple aujourd'hui semi-nomade du Grand Nord, les Nenets. En 1994, il y retourne, et vit des jours de toundra longs comme une vie aux côtés des éleveurs de rennes. En 1997, alors qu'il pensait en avoir fini avec ses démons intérieurs, il repart, la magie de Kolgouev le rappelle. Il met ensuite cinq années, laborieuses et denses, à terminer le voyage intérieur qu'il avait entreprit des années auparavant, en écrivant le récit entier, c'est-à-dire dans ses multiples dimensions, de cette aventure. (...)
Je n'ai pas marché dix mètres pour toute la lecture du livre, ni pour l'écriture de cette note alors que Golovanov a laissé des milliers d'empreintes dans l'argile molle de l'île de Kolgouev à des centaines de kilomètres de chez lui pour cinq cents pages de sa vie. Il sentait que les mots sur ses pas étaient nécessaires, mais il sait que des mots doivent être des actes pour remplir pleinement leur rôle. Au début du livre, il marche, et cherche les mots comme un absolu à atteindre. Au milieu, il constate que "ce livre n'aurait probablement eu aucune valeur s'il y avait eu moins de pas que de mots". A la fin, il réconcilie les deux bouts, et éprouve une vérité : la littérature est un geste, c'est certainement un voyage insensé.
La chronique complète sur Dernière Marge.
Eloge des voyages insensés de Vassili Golovanov - Ed. Verdier - coll. Slovo - trad. du russe par Hélène Châtelain - 505 p. - 29 euros - paru en janvier 2008.

eric